LA RELAXATION PSYCHOSENSORIELLE
DANS LA PSYCHOTHÉRAPIE VITTOZ POUR DES PERSONNES
DONT LE PROBLÈME EST ORIGINÉ À UNE PÉRIODE ARCHAÏQUE

Intervention de Michelle Bussillet le samedi 21 février 2009 à la Formation Médicale Continue en Psycho-Somatique, Hôpital de la Salpétrière (Responsable: Professeur Jean-Benjamin Stora).


Il semble important de réfléchir à l'impact que peut avoir la relaxation sur les personnalités psychosomatiques, limites, toutes les personne dont le problème est originé à une période archaïque. Nous verrons ce qui se passe dans la relaxation en elle-même, puis je vous présenterai la spécificité de la technique Vittoz, avec deux vignettes cliniques.

Nous le verrons au fur et à mesure, lorsque nous parlons de relaxation, il ne s'agit pas uniquement de relaxation allongée, mais nous faisons vivre à nos patients des expériences corporelles qui les détendent.

Chez les personnalités psychosomatiques, l'énergie libidinale et agressive n'est prise en charge ni par le psychisme ni par l'agir, cette énergie est déplacée sur le corps. C'est pourquoi la relaxation, qui part du corps,
peut tenter de construire ce qui n'a pas été construit dans la petite enfance.

L'origine de la maladie psychosomatique est archaïque; il s'agit de personnalités très fragiles; nous sommes donc attentifs, en début de cure, à ne pas proposer des images, ou des positions qui pourraient provoquer des états de panique, ou des fantasmes incontrôlés. Nous proposons la position allongée lorsqu'elle ne risque pas d'être identifiée à la mort.


Les maladies psychosomatiques touchent la vie végétative, et la relaxation influence le système neuro-végétatif.

Le relaxation est globalisante, elle fait un lien corps-mental; elle révèle le schema corporel, elle peut agir, peu à peu, sur l'image inconsciente du corps. Il s'agit de permettre que ce lien entre le corps et la psyché facilite l'épanouissement de l'imaginaire, voire sa renaissance.

Pour les malades psychosomatiques, le but à moyen terme sera de favoriser l'émergence de l' imaginaire créatif. Le langage opératoire pourra alors évoluer pour permettre au relaxant de parler avec des mots qui nomment une sensation, une représentation, une image, un plaisir , à partir de tout ce qui les accompagne de sensoriel et d'affectif. Mais aussi un déplaisir, une douleur, un conflit, quelque chose qui est de l'ordre de la perte, du vide, de l'agressivité. Parce que le relaxateur utilise des métaphores s'agissant du corps, le relaxant trouvera ses propres métaphores. C'est à ce prix que les patients sortiront du langage opératoire, pour trouver une expression vivante.

Dans toutes les formes de relaxation, le thérapeute est d'abord une bonne mère, quel que soit son sexe. La relaxation peut être narcissisante, induite par une mère qui enseigne, qui n'attend pas de résultat, qui ne juge pas. Une mère qui nourrit avec ses mots, ses silences, sa présence .

Selon les méthodes, la relaxation est plus proche de l'hypnose, ou bien elle met l'accent sur le réel (par exemple le relaxologue de Schulz dira : "Votre corps est lourd", en Vittoz nous disons plus volontiers : "Prenez conscience de votre corps qui prend tout son poids sur le divan".

La cure Vittoz a pour but premier l'apprentissage de la réceptivité, de la concentration, des actes pour stimuler le désir, qui lui-même stimule la volonté…

Le Docteur Vittoz ne parlait pas de relaxation.
Il est mort en 1925 alors que Jacobson n'était pas traduit en France. La traduction française du training autogène date de 1932. Il parlait de détente; il parlait, dans sa technique, de la réceptivité aux sensations, qu'elles soient extéroceptives ou corporelles, qu'elles soient au niveau de la peau ou de l'espace intérieur. La relaxation psychosensorielle qui est présentée par Suzanne Dedet a été mise au point à partir de cette méthode.
Nous savons que le malade psychosomatique surinvestit le cognitif. Si le thérapeute met l'accent sur le senti, si lui-même peut être ressenti comme une objet anaclitique, puis une mère suffisamment bonne, et aussi comme une mère qui sollicite l'instinct de vie, il permettra au patient de vivre pleinement ses sensations, de ne pas se borner à un discours impersonnel issu d' un réel banal. D'autre part, le transfert permet au relaxant de mieux faire face à la dépression essentielle.

Nous ne savons pas si Vittoz connaissait Grodeck, ou les travaux des premiers psychosomaticiens. Médecin de médecine générale suisse, il a très peu théorisé. Mais il avait un certain charisme, qui l'a fait connaître au-delà des frontières. Il considérait l'individu dans sa globalité : corporelle, émotionnelle, mentale. La technique qu'il a créée rééquilibre les fonctions cérébrales de sensorialité et de pensée. La méthode est active, elle demande la participation du patient, elle est concrète, elle propose des exercices réintégrable dans la vie de tous les jours.

Vittoz est mort avant les premières publications de Winnicott. Et pourtant… Et pourtant… sa technique, qu'il voulait basée sur le réel, stimule l'imaginaire…
Pour cela, le thérapeute Vittoz est parfois proche de la
"mère suffisant bonne" de Winnicott. Avec des nuances:

Il pratique le
holding: il ne prend pas le patient dans ses bras, mais c'est son divan qui le porte. Parce que le lieu où il reçoit le patient est rassurant, parce qu'il l'invite à sentir les contacts avec le divan, parce que sa voix, tranquille et tonique, forme une enveloppe sonore, la personne peut se sentir contenue; protégée des expériences angoissantes. Ces sensations de soutien sont à la base de l'intégration du moi; elles permettront aussi que se modifie (peut-être se poétise) le discours concret du relaxant.

La mère
object presenting de Winnicott propose à l'enfant l'objet dont il a besoin (sein, couches) comme si son bébé l'avait créé. Le psychothérapeute n'est pas la mère qui présente le sein, qui change le bébé, mais il propose une redécouverte des sensations vitales, permettant à la personne qui, pour une raison ou une autre, a été coupée de ses sensations, de les retrouver.

Parmi les expériences vécues, nous mettons, par exemple, un caillou dans la main du patient . "Vous ne cherchez ni à reconnaître, ni à juger, laissez venir vos sensations… " Nous ne proposons pas l'objet dont le patient a besoin, comme la mère qui donne le sein, mais nous proposons une découverte du monde . Il s'agit d'objets à sentir (par la peau, par le nez), à regarder, de sons à entendre…La posture allongée permet que le senti ne laisse pas forcément la place à un discours banal. Les sensations proposées sont celles liées aux cinq sens (sensations qui viennent de l'extérieur) mais aussi les sensations du corps, immobile comme en mouvement. Sensations posturales, sensations de l'équilibration. Et, bien sûr, la peau, qui est la frontière entre le dehors et le dedans…

Plus tard, le patient pourra parfois aller de la simple sensation à la redécouverte de l'objet-symbole… objet lié à une émotion … L'exercice, qui peut apaiser, est en lui-même un objet transitionnel, il permet de lutter contre l'angoisse, et ouvre le patient au monde.

Le transfert, parce que la relation part du corps, permet souvent, en début de cure, une identification maternelle primaire. Le relaxologue agit comme objet anaclitique. C'est dans la suite de la cure, parce qu'il deviendra une mère seulement suffisamment bonne, que le patient, à partir de ses frustrations, à partir de sa découverte propre du monde, parce qu'il sera capable d'utiliser les exercices, d'en inventer, se détachera insensiblement de son thérapeute, découvrira ses propres capacités à se faire du bien, à imaginer. D'autres objets transitionnels pourront faire irruption dans sa vie, choisis par lui, ouvrant son champ culturel, stimulant son imaginaire. Souvent, nos patients nous disent, après quelques mois : "Depuis que je viens vous voir, je visite à nouveau des expositions", ou "Je lis davantage", et mieux… "J 'écoute plus souvent de la musique…, Je me suis remis à bricoler", "J'écris de la poésie… Je chante, ce que j'avais complètement arrêté de faire… "

Le handling , chez le bébé, lui permet de se sentir rassuré par sa mère.
Il peut nous arriver de toucher un patient, si nous pensons qu'il ne nous sentira pas intrusif ( tout dépend de l'histoire du patient, du moment de la thérapie, de la forme du transfert , et aussi de notre état à ce moment). Si nous ne le faisons pas, c'est notre voix qui le touche. Mais souvent nous lui proposons de se toucher lui-même. C'est ce qui se passe lorsque nous l'invitons à passer une balle de mousse sur son corps, pour en dessiner la silhouette, ou lors d'un auto-massage du visage; c'est une expérience très narcissisante, liée d'ailleurs à la stimulation de régions particulièrement sensibles à la période archaïque.


Chaque fois que nous faisons vivre une expérience, c'est le patient qui fait le travail, ou qui le refuse. Son langage peut être totalement inexpressif, collé à la réalité. Mais par la répétition des expériences, parce que le transfert sur la "bonne mère" sera installé, parce que la confiance en soi apparaîtra si peu que ce soit, le vocabulaire prendra des couleurs… ouvrant le chemin vers l'imaginaire. Les mots simples viennent d'abord (c'est doux, c'est froid, j'aime cette odeur, cette musique m'apaise … ou me dérange…); les termes deviennent autres, s'enrichissent, font image ("ça me rappelle un paysage, une couleur"…) Nous nous éloignons petit à petit du " banal".

A partir de la réceptivité aux sensations, le préconscient peut être sollicité. Des souvenirs relativement récents, dont certains pourraient être des souvenirs écrans, se manifestent.

Pour Jean-Louis, qui arrivait pour une troisième séance, je prévoyais simplement de lui faire découvrir le vécu objectif de sensations simples. Après qu'il ait fermé les yeux, je l'ai invité à toucher du sable. "Vous ne cherchez pas à reconnaître, vous accueillez les différentes sensations. "

Dans l'échange qui suit, il raconte : "Une image est venue tout de suite. J'avais cinq ans environ, j'étais chez ma nourrice. Je jouais avec du sable, tout seul. Les adultes n'étaient pas trop loin, cela me rassurait, j'étais heureux d'être seul. Mais, ajouta cet homme qui n'avait aucune culture analytique, j'ai peur de ce qu'il y a derrière". J'ai pensé bien sûr qu'il venait de retrouver un souvenir-écran. Jean-Louis était d'une famille juive, il avait quatre ans en 1943, il a été placé chez une nourrice tandis que ses parents se cachaient.

Ce n'était pas un malade psychosomatique grave, plutôt quelqu'un que les homéopathes appellent un "patraque"; mais il était venu à cause de petits problèmes somatiques, au niveau de la peau, et aussi parce que, chez ce graphiste, la créativité était bloquée depuis un certain temps. Pour lui, plusieurs mois plus tard, à la suite d'une relaxation, l'écran se levait, et Jean-Louis retrouvait d'autres souvenirs : le couple nourricier, qui était très gentil avec lui, lui a donné à voir des scènes de violence, le mari étant alcoolique. Se mêlaient à cela la séparation d'avec ses parents, la peur…Ces souvenirs ont pu revenir, bien que je n'aie pas cherché à les solliciter.

Nous avons été très intéressées par la lecture, dans "Quand le corps prend la relève", de Jean-Benjamin Stora, de "La face cachée de Dora". Les patients que nous recevons nous présentent souvent "une ellipse à double foyer": névrotique, psychosomatique.

Lorsque nous sollicitons l'accueil de sensations extéroceptives, c'est le corps qui est touché : la main qui reçoit le caillou, le nez qui découvre l'odeur, l'œil, l'oreille, la langue et le palais qui goûtent… Nous proposons parfois ce travail en face à face, parfois lorsque le patient est sur le divan de relaxation…lieu où , pensons-nous, la pensée opératoire est moins en éveil…

Nous travaillons sur le corps en mouvement, sur le corps immobile.
Nous proposerons de vivre certaines expériences dans la position assise, mais aussi tout un travail debout : se sentir debout, les pieds ancrés sur le sol, prendre conscience de son corps. Nous insistons sur la hauteur, sur la colonne vertébrale, "colonne de vie", dans la recherche de sensations de solidité, d'unité, de densité.

Se sentir marcher permet de stimuler la confiance en soi. Mais aussi de se sentir quitter, ou aller vers, un lieu ou une personne … Nous sommes à un moment de notre projet où nous proposons ce que nous appelons des actes conscients… Il s'agit encore d'une conscience des sensations, mais dans l'action. Décision "Je vais marcher de la fenètre à la porte en sentant mon corps, en entendant le bruit de mes pas, en étant à l'écoute de ma respiration"… Actes simples. Si simples? Ecoutons le philosophe André Comte-Sponville, qui nous dit : "Puisque marcher, parler et les autres mouvements volontaires semblables dépendent toujours d'une pensée antécédente du "vers où", du "par où", et du "quoi", il est évident que l'imagination est le premier commencement interne de tout mouvement volontaire". Effectivement, si l'acte conscient consiste à mettre au premier plan la réceptivité aux sensations, c'est bien la pensée, la décision, le désir qui nous mettent en marche. Mais le désir, qui nous meut, ne pourrait pas exister sans imaginaire.

Lorsque le patient, et parfois le thérapeute, marchent dans la pièce, cela permet de reprendre symboliquement les allers et retours de rapprochement et d'éloignement mental qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement psychique du patient.

Il nous arrive de proposer une concentration sur un point du corps. "Vous portez toute votre attention sur la paume de votre main droite, vous prolongez cette attention… puis vous revenez à l'entièreté de votre corps." Ce corps aura peut-être été amené à la séance comme un objet, parfois dans une tonicité incontrôlée; peu à peu, il sera admis comme un lieu d'action, un lieu de vie et, un jour… un lieu habité, dans le plaisir ou dans la douleur. Et les gestes prennent sens.

Nous rencontrons des problèmes avec les personnes qui nous disent "Je ne sens pas mon corps", ce que nous traduisons souvent par "Je n'aime pas mon corps", ou "il n'existe que comme une machine". Nous pouvons utiliser les techniques classiques (faire travailler une moitié du corps, ce qui amène à sentir une sorte de déséquilibre, mais au moins à sentir… Nous mettons dans une main un glaçon, dans l'autre un œuf tiède: la personne se surprend à sentir. Et par la répétition elle découvrira que ce corps, qu'elle n'avait probablement pas envie de sentir, ou qu'elle avait peur de sentir, est bien vivant.

Nous invitons parfois les relaxants à se servir de la pomme de douche, chez eux, pour tracer la silhouette de leur corps. Pour insister sur une zone tendue, ou endormie. Cette relation avec la pomme de douche a intéressé Marc. Né à cinq mois, cet homme de 40 ans est handicapé physique. Sous la douche, il a parcouru des lieux de son corps qui étaient tendus. Il insistait sur la région lombaire, sur la nuque… puis machinalement il tourna autour de son nombril. Cela provoqua une douleur très forte, comme lorsqu'on appuie sur un furoncle pour en extraire le pus. Je ne lui ai pas dit mon association. Mais lorsqu'il me parla de la naissance de sa petite sœur (née dans le taxi qui emmenait la mère à la maternité, à six mois de gestation), il m'a semblé que mon association était juste. Mes questions lui ont permis de se poser des questions sur ce moment. Il est probable que sa mère avait des problèmes de bassin, de périnée, ou neurologiques… provoquant une expulsion violente, qui pouvait avoir été vécue comme un rejet.

Le simple fait d'avoir vécu cette expérience et d'en parler a fait du bien à Marc. Cependant, dans un deuxième temps, il était important qu'il puisse reprocher à sa mère de l' "avoir mal fait". Cela a été long : sa mère était morte, et il a fallu qu'il puisse laisser sortir son agressivité sans culpabiliser. Et c'est passé aussi par le transfert : la "très bonne mère" que j'avais été a reçu de nombreux reproches, durant plusieurs mois. Reproches libérateurs…

La respiration consciente, spontanée, accompagne tous les exercices corporels. Et en elle-même, elle participe de la conscience de la pulsion de vie. Il s'agit d'une fonction si habituelle que souvent nous respirons mal. Et notre vie se déroule entre le premier souffle du bébé et le dernier souffle. Il ne s'agit pas d'induire des exercices sophistiqués, mais de faire découvrir que la respiration se fait toute seule, comme dans le sommeil… et que, si elle est circonscrite dans des parties du corps bien précises, elle concerne le corps tout entier …

Revenons à d'autres actes conscients vittoziens : il est intéressant de faire "préparer" les actes conscients. Corinne décide que demain, elle se fera du bien, elle prendra un bain parfumé. La décision se fera en sollicitant le désir qui est en elle. "J'ai besoin d'un temps pour moi. Respirer un parfum me relaxe". Et pour faciliter l'accomplissement de ce désir, nous lui proposons, en séance, une image mentale : "Vous vous voyez, vous vous sentez, dans la salle de bain, vous entendez le bruit de l'eau, vous sentez la chaleur…l'odeur … Vous repérez où la sensation de plaisir résonne dans votre corps". Pour celui qui n'est pas facilement en relation avec son imaginaire, il s'agit d'une image généralement facile à visualiser… Parce que nous faisons appel aux autres sens (odorat, ouie, vue) le corps entier est sollicité. Et, parce la sensation de plaisir est ressentie dans le corps, il y a lien psyché soma.

Le docteur Vittoz faisait travailler ses patients sur "les appels d'état". Il proposait à la personne de revivre un moment de calme, puis un moment d'énergie, en image mentale. Lorsque ces images viennent facilement, nous proposons des images plus diversifiées. Par exemple la visualisation d' une couleur, d'un objet, d'un paysage… plus tard d'un souvenir heureux, qui résonne dans le corps… Peu à peu le patient choisit lui-même (en tenant compte du fait qu'une image mentale est visuelle, mais aussi auditive, olfactive, kinesthésique…); il en parle, et nous sommes attentifs à repérer l'évolution de son imaginaire, de son langage… Ce travail nous permet de voir dans quelle mesure la personne devient capable de se connecter à son imaginaire, comment son vocabulaire indique qu'elle se détache de la pensée opératoire. Nous découvrons si elle peut, dans l'évolution de sa cure, sentir ses émotions dans son corps, mettre des mots sur son état.

Les actes conscients permettent aussi l'expression de l'agressivité :
Lire un texte à haute voix permet de dire cette agressivité, quand elle concerne quelqu'un, sans risquer de le détruire… Dire à la personne, en image mentale, ce qu'on lui reproche… en n'hésitant pas à parler fort, voire à crier … Et le thérapeute a précisé qu'il n'aura aucun jugement, ni sur celui qui parle, qui agresse, ni sur les personnes agressées…

En début de cure, la relaxation était surtout un moyen de détente, de lâcher prise. Elle le reste, bien sûr. Mais au cours de relaxations longues, profondes, un lien se fait entre le senti, le ressenti: les sentiments, l'émotion peuvent être nommés, le langage devient plus imagé, étayant l'entrée dans la fonction symbolique.

Le relaxateur est toujours perçu comme une bonne mère, un pare-excitation. De plus en plus, il est aussi un médiateur de la pulsion de vie. Sa voix entoure toujours le patient d'une enveloppe sonore. Mais le besoin que le relaxant en a devient moins prégnant. Il vit les relaxations par lui-même, et les reprend chez lui sans appréhension.
Dans la douleur, dans le plaisir, les sensations proprioceptives, musculaires et tendineuses forment l' "image somesthésique" du corps, immobile ou en mouvement. Schéma corporel présent, senti: la réduction du clivage psyché-soma est facilitée.

Qu'en est-il de l'image inconsciente du corps?


S'agissant de l'Image du corps, Françoise Dolto précise : "Le corps matériel, lieu du sujet conscient, à tout instant, le spatialise et le temporalise. L'image du corps, au contraire, est hors lieu et hors temps, pur imaginaire et expression des investissements de la libido. "

Parce que schéma corporel et image du corps sont sollicités, un lien se fait. Le schéma corporel mieux senti, plus conscient, permettra à l'Image du corps, pur imaginaire, de se restructurer.

Nous savons que les ruptures du lien précoce avec la mère, parce qu'elles empêchent la structuration de la première image du corps, atteignent le narcissisme fondamental. Et c'est la naissance de ce narcissisme qui est comme rejouée dans le transfert au moment particulier de la cure où le relaxologue-bonne-mère est aussi une mère qui a donné à son enfant les outils pour vivre ses propres sensations, construire ses propres images.

Parce que le patient va ressentir plus précisément ses émotions, va les nommer, se met en route (je cite Antonio Damasio) "la juxtaposition d'une image du corps proprement dit avec une image de quelque chose d'autre, comme l' "image visuelle d'un visage ou l'image auditive d'une mélodie." Pour lui, en effet, "les marqueurs somatiques sont l'association d'une perception d'une sensation déplaisante ou agréable corporelle lors d'une prise de décision à une image particulière."

En relaxation psychosensorielle, nous travaillons d'abord sur le conscient. Nommer le senti et le ressenti peut donner accès au préconscient. En outre le travail sur les sensations, sur la conscience du corps, l'accès aux images, permet ce que le psychanalyste J.-D. Nasio appelle "un assouplissement de l'inconscient". Parfois, en fonction du temps, de l'évolution du transfert, le relaxant a accès à cet inconscient. Cela se fait sans risques si le thérapeute, lorsqu'il s'agit de patients fragiles, veille à ne pas vouloir à la place du patient.

Ce cheminement peut être aidé par le fait que si, en début de cure, nous veillons à ce que nos silences ne soient pas trop longs, surtout pas angoissants, à ce qu'ils ne rompent pas le lien de la personne à notre voix, dans un second temps, lorsque nous sentons le relaxant plus solide, nous lui proposons des temps plus longs, des silences pleins, porteurs, au cours desquels il pourra être confronté aux profondeurs de son être. Il faut que nous puissions, dans ces silences, être centrés sur le couple que nous formons avec notre patient. C'est à ce prix qu'il pourra aller de la sensation à l'imaginaire, parfois grâce à la communication d'inconscient à inconscient.

L'Image du corps sera restructurée si l'imaginaire a commencé à se révéler, et parce que nous nommons les différents lieux du schéma corporel avec un langage imagé.

Le relaxateur, parce qu'il propose des mots porteurs d'images, permettra de faire renaître ou de développer la fonction imaginaire et le patient, à partir des sensations levées, enrichira son propre langage.
Dans la séance, et aussi entre les séances, les sensations de plaisir, les sensations de douleur pourront être reliées au plaisir et à la douleur affectifs.
Le SELF commence à devenir plus vrai, plus vivant. Le lien entre le corps et la psyché continue à se faire. …

Si le relaxant est en relation vraie avec son corps, il le sera avec son symptôme. Ce symptôme "bête" pourra commencer à devenir intelligent dans la mesure où le travail symbolique aura libéré les images et les mots. Libéré le désir .


L'écoute du corps immobile ou dans un mouvement lent permet un travail subtil, en relation avec le noyau corporel de la personne. Cet "infracassable noyau" qui, pour le poète André Breton est le centre psychique de l'être humain, n'est pas forcément le centre de gravité. Il s'agit de ce qu'une personne ressent, à un moment donné, comme son centre. Un lieu corporel solide et rassurant, qui prend un sens symbolique. Il peut se modifier en fonction de l'état affectif de la personne.


Nous insistons sur la peau, qui est à la fois un lien avec le monde (l'air, les vêtements) et le contenant du corps. Puis "Votre peau a une autre face, en relation avec l'espace intérieur de votre corps". Votre enveloppe vous permet de sentir votre unité". Il ne s'agit pas d'anatomie, du derme et de l'épiderme, mais de la peau sentie, avec sa face externe en relation avec le monde, et sa face interne, en relation avec l'espace intérieur du corps. La peau qui est facteur d'unité. C'est une préparation à la découverte, ou redécouverte, du Moi-Peau dont parle Didier Anzieu : l'instauration du Moi-Peau répond au besoin d'une enveloppe narcissique et assure à l'appareil psychique la certitude et la constance d'un bien-être de base. Ce Moi-Peau, en relation avec le Moi-Noyau, révèle la confiance dans l'Unité de l'être. Bien entendu, ce terme de noyau n'est pas utilisé dans le même sens que ce qu'en dit Abraham. Il s'agit de ce qui est ressenti comme centre corporel, même si le centre corporel est lié au moi freudien.


La solidification du schéma corporel senti se fait, entre autres, dans la relation entre ces deux entités : la peau, le centre. L'écorce et le noyau. L'histoire de Virginia Woolf nous le montre bien. Cette femme qui écrivait : "Je n'ai pas de contours. Je n'ai que mon inviolable centre." C'est parce que ce centre n'avait pas de contenant qu'elle était si fragile.

A l'inverse, certaines personnes sensibles, vivantes au niveau de la peau - ce qui de leur corps est en relation avec le monde, les autres - ont du mal à sentir, à valoriser, leur espace intérieur. Elles ne sont pas centrées, et vont dans la vie comme des ballons chargés de vent qui ne peuvent pas peser sur la terre qui les porte.


Dans l'un et l'autre cas, il sera important d'introduire une découverte dialectique du corps, dans un va-et-vient entre l'écorce et le centre. La réceptivité extéroceptive, si la sensation peut être liée à l'image, permettra de reconstruire peu à peu une enveloppe solide. La découverte de l'espace intérieur, avec tous les exercices de respiration, de concentration sur l'unité, de circulation d'énergie, puis la visualisation d'images mentales, influera sur le Moi-noyau. Solide, vivant. Imagé. Ce va-et-vient de l'espace du dehors à l'espace du dedans va initier une autonomisation du sujet. La réceptivité à notre enveloppe prend de l'importance. C'est la peau qui nous contient, qui nous limite. Elle garde en mémoire les premières sensations de notre arrivée au monde. C'est elle qui est d'abord vivante uniquement dans les premières relations fusionnelles avec la mère et qui, sensation après sensation, se constitue pour permettre la reconnaissance de notre moi face au non-moi. … Espace de contenance, espace de relation, espace de liberté. Quant au moi-noyau, il nous constitue dans notre unité, notre solidité. C'est en lui et par lui que nous mettons en place la confiance que nous avons en notre capacité d'être. Cela ne peut pas se faire si l'imaginaire est totalement déficient, mais un imaginaire naissant, ou renaissant, peut surgir.

Quelques mots sur la fin de la cure : il n'est pas question de faire revivre à un malade psychosomatique un abandon. Ce que nous faisons souvent - y compris avec d'autres patients fragiles - c'est espacer les séances - en attendant que ce soit le patient lui-même qui demande à partir. En travaillant, bien sûr, dans notre supervision, sur le désir - ou la peur - qu'il parte.

Ce que nous espérons, lorsque nous recevons un malade psychosomatique, c'est de pouvoir permettre une réorganisation de l'énergie.

Qu'il se sente capable d'utiliser l'agressivité qui s'était tournée vers son corps pour sentir sa force, au niveau du corps comme de la psyché, pour laisser libre court à son imaginaire, pour avoir accès à son désir, et à la force qui en découle. Il sera alors capable de dire les affects, issus de ce désir, sans risquer de détruire l'autre…sans courir le risque de se détruire.
Il aura quitté "le banal", le langage opératoire,
pour se sentir sentant - ressentant, pleinement lui.
Il pourra trouver le sens, pour lui, de son symptôme

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